Le débat
perpétuel sur l'insécurité auquel nous assistons depuis la triste campagne présidentielle de 2002 (si tant est qu'on peut encore appeler débat un tel déferlement de réactions
passionnelle surmédiatisées) pose un certain nombre de questions, sur la forme comme sur le fond. Le sujet de l'insécurité est, depuis cette campagne, devenu si central dans la gestion politique
de l'hexagone qu'il devrait légitimement inciter tous les citoyens à se questionner franchement et froidement, en mettant à part leurs réactions face à des situations choquantes et
traumatisantes. C'est évidemment tout le contraire qui se passe. L'usage de l'émotion dans ce questionnement est si fréquent, permanent et si savamment orchestré qu'il est presque impossible de
prendre de la distance des évènements qui le rythment.La forme du débat devrait en tout premier lieu poser question à tous ceux qui y assistent. L'utilisation abusive d'expressions très vite devenues des poncifes a eu pour effet de bloquer toute réflexion n'allant pas dans le sens de la pensée unique sécuritaire. Des notions toutes faites et tournant presque à vide (droit à la sécurité, multi-récidive, zones de non-droit, prédateurs urbains, quartiers chauds et tant d'autres) ont complètement bloqué la réflexion, dans un premier temps. Le travail des médias n'a pas été pour aider la réflexion pacifiée : la campagne de 2002 s'est ouverte sur une succession de faits divers. La plus évidente manifestation de ce délire médiatique sécuritaire est peut être l'émission au titre si évocateur de TF1 : Ca peut vous arriver ! diffusée en prime-time le 14 avril 2002. Au programme : arrivée du car-jacking en France, montée de l'insécurité en banlieue , torture, viols et enlèvements. L'affaire du RER-D, mieux connue sous le nom de son adaptation au cinéma La fille du RER est une illustration caricaturale de l'obsession médiatique qui a saisi les médias : peu importent la vérification des faits ou la rigueur journalistique. Même Le Monde, pourtant réputé journal fiable et tempéré, se jette sur l'affaire, la France est blessée.
Dans un tel contexte de folie médiatique, politique, le citoyen est littéralement pris en otage par une idéologie sécuritaire qui a, en plus, une capacité formidable à cacher ses échecs. C'est le cas de la montée du budget de la police présentée comme seule réponse à la montée d'un sentiment d'insécurité fabriqué sur mesure par et pour des défenseurs d'une politique de tolérance zéro qui n'a eu, comme le montrent le sociologue Loïc Wacquant dans Punir les Pauvres et l'économiste Steven Levitt dans Freakonomics, aucun effet sur la criminalité. Quand baisse il y a eu, elle était soit structurelle et s'expliquait facilement sans passer par la montée des effectifs et des moyens des forces de l'ordre. Cette réponse sécuritaire est, je l'ai écrit plus haut, basée sur le sentiment d'insécurité qui serait révélateur d'une montée de la criminalité urbaine. Cette notion de sentiment d'insécurité est peut être la plus belle construction idéologique des années 2000 en matière de politique intérieure (avec peut être la flexibilisation de l'emploi). En effet, c'est en évoquant la montée d'un tel sentiment qu'on justifie l'augmentation des apparitions dans les médias de faits divers sordides, qui contribuent à le faire croître (encore une fois, le message de Ca peut vous arriver ! est on ne peut plus clair). Paradoxalement, il est facile de prouver que c'est une rhétorique qui tourne à vide : dans les années précédant la sanglante campagne de 2002, les actes de violence ont baissé en France de façon significative, alors même que le discours unique sur le sujet, à droite comme à gauche, dénonçait une montée historique du sentiment d'insécurité.
Ce sentiment s'articule autour des trois figures de l'ennemi moderne : le délinquant sexuel, le terroriste islamiste et le délinquant de banlieue, trois figures dont au moins deux permettent d'augmenter la surveillance sur les quartiers populaires et les populations musulmanes (j'ai en tête le cas de ce suisse interviewé après le référundum helvète sur les minarets et ne faisait pas la distinction entre musulman et islamiste, deux termes qui laisseront probablement bientôt place à un troisième, mahométan, qui a l'avantage de faire la synthèse des anciennes appellations). La dernière, celle du délinquant sexuel, permet de justifier un durcissement des peines et de donner des résultats à la politique sécuritaire : des mesures anti-récidive contre une population ne récidivant qu'à 1,3%, voilà qui est assurément efficace médiatiquement !
Et si jamais on s'aventure à dénoncer ou même à remettre en cause une telle politique, en mettant en exergue le fait
que les délinquants sexuels sont souvent de simples malades mentaux, que les délinquants de banlieue sont issus d'un milieu
profondément défavorisé, et que le terrorisme international a émergé après des décennies de mépris des pays du Nord vis à vis des pays du Sud, on est catalogué comme complice, voire promoteur de
ces actes. La boucle est bouclée, et la manipulation a été faite jusqu'au bout, pour finir en véritable police de la pensée exercée par tous contre tous. Or, face à une stagnation et une
augmentation du sentiment d'insécurité depuis que le tout sécuritaire a été mis en place, une question s'impose à moi : et si on commençait à en chercher, des excuses ? Puisque le reste
ne marche manifestement pas, on pourrait penser à des réponses plus sociales à la délinquance des jeunes des quartiers populaires, des réponses médicales à la délinquance sexuelle. Ca ouvrirait
un peu le débat, et peut être même les yeux du public.
Demain aura lieu le débriefing du " grand débat " sur l'identité nationale lancé par Eric Besson dans l'optique des élections régionales de 2010. Nous savons tous d'ores et déjà ce
qui va se dire (à moins que le ministre ait une soudaine épiphanie) : la France est sortie plus forte de ce débat, nous avons enfin une définition claire de ce que sont les vrais français, nous
avons pu reserrer les liens entre tous les nationaux, nous avons exprimé notre désir d'assimiler les étrangers, nous sommes enfin tous républicains, et ainsi de suite.
